5 raisons de lire « King Kong théorie » de Virginie Despentes

Virginie Despentes, je suis fan déjà depuis pas mal d’années. Je partage cette culture musicale qui habite et que l’on porte comme une seconde peau depuis l’adolescence ce qui me la rendait déjà forcément sympathique et puis enfin, une femme qui écrit avec ses tripes sans prendre des précautions, qui se fout de la bienséance, c’est forcément réjouissant.

L’écriture cash de Virginie Despentes, “une syntaxe qui donne au lecteur l’impression d’être essoré dans un lave-linge géant ou galvanisé comme un cycliste italien” pour F. Beigbeder, une autrice qui n’a rien à perdre ou tout à dire et pulvérise les codes de l’élégance littéraire qui prend traditionnellement soin de la forme et du fond. Elle écrit comme elle pense, dans le ton et les mots de son époque, tourne elle-même les films de ses livres avec d’autres femmes, on les jugent incompétentes mais elle s’en fout, elle « tient la barre de son navire », virilement

Mais je ne connaissais pas du tout cet essai qui m’apparait comme la base de toute culture féminine et féministe. Une sorte d’ouvrage pour fille et femme qu’on se refilerait de la main à la main d’un air entendu. Bref ! Le livre que toute fille devrait lire dès l’adolescence et relire régulièrement au cours de sa vie de femme et conserver religieusement dans sa bibliothèque. J’ai été surprise de constater en travaillant en librairie, qu’un certain nombre de profs de français l’avaient intégré dans leur programme scolaire et je me suis réjouie de voir tous ces ado acheter ce titre sans même peut-être soupçonner ce qui les attendait et d’imaginer comment cela pourrait peut-être bousculer leur vision du monde et celle des rapports hommes/femmes …

En fait, un genre de livre révolutionnaire à une époque où plus rien ne devrait l’être ou ne semble l’être. Pourtant si quelque chose venait à basculer du mauvais côté pour les femmes dans nos sociétés encore trop machistes, il est certain que ce livre serait l’un des premiers brulés sur la place publique et interdit de diffusion.

On ne connait le goût de la liberté que lorsqu’on en est réellement privé alors n’attendons pas pour lire tout ce que nous pouvons tant qu’un certain obscurantisme ne nous l’interdit pas encore ou pour éviter justement qu’il n’y parvienne un jour. L’histoire a démontré plus d’une fois que les brutaux retours en arrière étaient toujours possibles et que nos “acquis” restaient fragiles.

Tout ce que j’aime de ma vie, tout ce qui m’a sauvée, je le dois à ma virilité. C’est donc ici en tant que femme inapte à attirer l’attention masculin, à satisfaire le désir masculin, et à me satisfaire d’une place à l’ombre que j’écris.

 

King Kong Théorie - Virginie Despentes

5 raisons de lire King Kong Théorie de Virginie Despentes

 

On n’a le droit de ne pas être d’accord avec tout ce qu’elle écrit, mais pour une fois je n’ai pas l’impression qu’être féministe c’est forcément être en guerre contre l’autre mais plutôt une intériorité à gagner : gagner en puissance . Pour une fois, cette vision rejoint ce que je ressens, à savoir que le vrai problème n’est pas tellement comment les hommes nous perçoivent mais comment nous nous percevons et comment à travers cette perception que l’on accepte, on permet aux hommes (et même à d’autres femmes), de nous dire comment on doit se conduire ou pas.

Comprendre les mécanismes de notre infériorisation, et comment nous sommes amenées à en être les meilleures vigiles, c’est comprendre les mécanismes de contrôle de toute la population.

J’ai mis beaucoup d’extraits car commenter ce texte qui parle si bien de lui-même n’est pas plus nécessaire que cela. Finalement, le plus important ce n’est pas ce que je vais en écrire mais que vous ayez envie de le lire, de le relire, d’y réfléchir et que cela vous aide à vous percevoir peut-être différemment : plus puissante, plus guerrière que victime et vous donne envie de gagner votre indépendance si ce n’est pas encore le cas Sourire

 

5 raisons pour lesquelles lire King Kong Théorie :

 

1 – parce qu’elle assume TOUT

“C’est d’ici que j’écris, en tant que femme non séduisante, mais ambitieuse, attirée par l’argent que je gagne moi-même, attirée par le pouvoir, de faire et de refuser, attirée par la ville plutôt que par l’intérieur, toujours excitée par les expériences et incapable de me satisfaire du récit que l’on m’en fera. Je m’en tape de mettre la gaule à des mecs qui ne me font pas rêver. Il ne m’est jamais jamais paru flagrant que les filles séduisantes s’éclataient tant que ça. Je me suis sentie moche, je m’en accommode d’autant mieux que ça m’a sauvé d’une vie de merde à me coltiner des mecs gentils qui ne m’auraient jamais emmenée plus loin que la ligne bleue des Vosges.”

Elle assume autant

  • ce qu’ELLE N’EST PAS, de ne pas correspondre à cette définition de la “bonne meuf” imposée par les hommes, la société et les médias 
  • que ce QU’ELLE EST : de vouloir exister par et pour elle-même, d’être “désirante”, ambitieuse (argent, pouvoir, reconnaissance de son travail), plutôt que de jouer dans la catégorie “désirable”

Pourtant elle va s’apercevoir qu’il lui suffit de mettre une jupe, des décolletés, de se maquiller et de devenir brusquement objet de désir, pour que le regard des hommes change sur elle, mais ce n’est pas ce qui l’intéresse, ce qu’elle vise c’est son indépendance financière, de pouvoir se libérer d’un job qu’elle juge aliénant, de pouvoir être libre de son temps et d’en faire ce qu’elle veut et notamment de pouvoir écrire.

Elle assume donc qui elle est, ce qui lui est arrivé “le viol”, de continuer à vivre de la même façon même si cela implique des risques car c’est inhérent à notre condition de femme, de refuser de se cacher, de s’enfermer, de se priver de la vie dont elle a envie, d’accepter ce conditionnement de victime. Mais elle assume aussi d’avoir monnayé son corps, car c’est le sien et qu’elle en fait ce qu’elle veut, comme d’avoir une sexualité et une vie ‘”d’homme”.

L’idée c’est que si notre corps nous appartient, nous avons le droit d’en faire ABSOLUMENT ce que l’on veut, y compris le monnayer, car ce n’est déshonorant en rien si ce n’est parce que des hommes l’ont décrété ainsi, disposant de ce que nous devrions faire ou pas de notre corps sans nous demander notre avis. Ce n’est en tout cas, pas plus déshonorant et avilissant que d’accomplir gratuitement les tâches ménagères pour un homme contre le mariage.

La femme qui monnaye son corps n’est pas une femme perdue mais une femme libre (tant qu’elle ne tombe pas pour le faire sous le joug d’un homme, bien évidemment)

Entre la féminité telle que vendue dans les magazines et celle de la pute, la nuance m’échappe toujours. Et, bien qu’elles ne donnent pas clairement leurs tarifs, j’ai l’impression d’avoir connu beaucoup de putes, depuis.
Beaucoup de femmes que le sexe n’intéresse pas mais qui savent en tirer profit.
Qui couchent avec des hommes vieux, laids, chiants, déprimants de connerie, mais puissants socialement. Qui les épousent et se battent pour avoir le maximum au moment du divorce.
Qui trouvent normal d’être entretenues, emmenées en voyage, gâtées. Qui voient même ça comme une réussite

 

Elle sème au passage quelques vérités dérangeantes :

Notamment sur le fait qu’on a le droit de se “remettre” d’un viol, de ne pas s’enfermer dans le traumatisme et de ne pas le vivre en victime toute sa vie, qu’on n’est pas marqué socialement au fer rouge. Que ce qui pose problème, c’est qu’on nous éduque pour ne pas faire de mal aux hommes y compris quand ils nous agressent et que l’on doit ensuite culpabiliser sur ce qui nous arrive comme si on l’avait mérité ou provoqué. Qu’on a le droit de se relever et de passer à autre chose et tout ceci en ne changeant rien à sa manière de vivre. Que le problème, c’est notre positionnement mental de victime, car la guerrière, elle, accepte les risques.

Que l’on peut monnayer son corps et découvrir sa sexualité, que l’un n’empêche pas l’autre. La prostitution elle va l’utiliser non seulement comme moyen d’assurer sa liberté financière mais aussi de se réapproprier son corps en découvrant sa sexualité et toutes ses facettes. Elle ne se pense plus comme objet de plaisir pour l’autre mais comme un être désirant, une femme curieuse et indépendante en conquête d’elle même.

Quand on est une pute, on sait ce qu’on est venue faire, pour combien, et tant mieux si par ailleurs on prend son pied ou on satisfait de la curiosité.

Que la masturbation nous permet d’être connecté à notre corps, à nos propres fantasmes, de refuser que le seul orgasme que l’on puisse attendre ou atteindre soit celui prodigué par l’homme qui très souvent connait assez mal l’anatomie féminine ou ne sait pas toujours comment bien s’y prendre

A quel moment les femmes se connectent-elles avec leurs propres fantasmes, si elles ne se touchent pas quand elles sont seules ? Qu’est-ce qu’elles connaissent de ce qui les excite vraiment ? Et si on ne sait pas ça de soi, qu’est-ce qu’on connaît de soi, au juste ? Quel contact établit-on avec soi-même quand son propre sexe est systématiquement annexé par un autre ?

Que le cinéma X parle de nos désirs enfouis dans cette partie obscure et incontrôlable de notre cerveau qui sont rarement en accord avec ce qu’on désire être consciemment, l’on ne peut pas tricher devant un film porno, ca marche ou pas et du coup ça révèle bien trop de choses pour certains dans la mesure où l’on est face à nos désirs ou que cela montre au contraire “qu’on est inexcitable alors qu’on se rêve en chaudasse insatiable”.

Que les hommes mettent toujours en avant la dignité féminine mais traite extrêmement mal professionnellement les hardeuses en leur fermant toute possibilité de reconversion car la femme qui touche au sexe tarifié (comme la prostituée), et donc tire un avantage concret de sa position de femelle, doit être publiquement punie donc socialement exclue. On finit par ne plus savoir qui est vraiment la victime dans l’histoire. La femme qui a perdu ainsi toute dignité ou l’homme qui ne supporte pas de se sentir affaiblit tiraillé entre ses appétits et son envie de sexe et celle de garder le pouvoir ? Ainsi les femmes sont écartelées entre deux options incompatibles mère-putain et les hommes enfermés dans l’idée que ce qui les fait bander est un problème. Et impossible de trouver un terrain de réconciliation car les hommes ont tendance à mépriser ce qu’ils désirent et à se mépriser si ce désir se manifeste car ils bandent pour ce qui les rend honteux.

Et de souligner combien les hommes sont en réalité impressionnés par les hardeuses stars parce qu’elles ont une sexualité d’homme. En fait l’homme s’identifie davantage à celles-ci qu’au personnage masculin, ça lui permet d’imaginer tout ce qu’ils feraient s’ils étaient des femmes, comment ils donneraient satisfaction à d’autres hommes… Voilà tout le paradoxe de l’homme.

Ils nous expliquent tout le temps combien ils aiment les femmes, mais on sait toutes qu’ils nous bobardent. Ils s’aiment, entre eux. Ils se baisent à travers les femmes, beaucoup d’entre eux pensent déjà aux potes quand ils sont dans une chatte. Ils se regardent au cinéma, se donnent de beaux rôles, ils se trouvent puissants, fanfaronnent, n’en reviennent pas d’être aussi forts, beaux et courageux. Ils écrivent les uns pour les autres, ils se congratulent, ils se soutiennent. Ils ont raison. Mais à force de les entendre se plaindre que les femmes ne baisent pas assez, n’aiment pas le sexe comme il faudrait, ne comprennent jamais rien, on ne peut s’empêcher de se demander : qu’est-ce qu’ils attendent pour s’enculer ? Allez-y. Si ça peut vous rendre plus souriants, c’est que c’est bien. Mais, parmi les choses qu’on leur a correctement inculquées, il y a la peur d’être PD, l’obligation d’aimer les femmes.

A partir de là, le désir féminin passe forcément par le regard masculin, il a d’ailleurs été passé sous silence jusque dans les années 50, la femme est alors nymphomane, ou hystérique mais jamais désirante. Le désir féminin est une “découverte” récente mais toujours pas assumé à l’égal de celui de l’homme. Aujourd’hui, c’est toujours uniquement la femme d’une classe sociale dominante, indépendante, qui peut assumer et se permettre de “faire scandale” car elle n’a pas à respecter les règles s’appliquant au peuple, ni ne peut être mise en danger par le jugement d’un homme de rang inférieur.

C’est ce qui est particulièrement intéressant dans ce livre, c’est qu’à travers toutes ses expériences “extrêmes” elle nous invite à dédramatiser le discours intérieur que nous avons sur nous même, prisonnier de tous ces diktats masculins et sociétaux qui visent à nous retirer le libre arbitre sur que “faire ou ne pas faire de notre corps” car une femme qui est indépendante financièrement, qui peut se faire jouir seule, qui fait ce qu’elle veut de son corps, qui n’est plus à disposition pour satisfaire le confort quotidien de l’homme et qui donc n’envisage plus ses rapport avec celui-ci que d’égale à égale, c’est complètement angoissant et déstabilisant pour les hommes qui perdent ce qui fonde leur pouvoir sur les femmes : celles-ci n’ont n’a plus besoin d’eux, ce qui les oblige à reconsidérer différemment leur relation à celles-ci…

On se fait engueuler parce que les hommes ont peur. Comme si on y était pour quelque chose. C’est tout de même épatant, et pour le moins moderne, un dominant qui vient chialer que le dominé n’y met pas assez du sien…

 

2 – parce qu’elle ne prône pas un féminisme contre les hommes mais montre au contraire que les hommes souffrent aussi de solitude ou de ne pas correspondre aux critères de la virilité masculine triomphante

« Il y a des hommes plutôt faits pour la cueillette, la décoration d’intérieur et les enfants au parc, et des femmes bâties pour aller trépaner le mammouth, faire du bruit et des embuscades. »

De reconnaitre que pour l’homme c’est compliqué aussi, qu’ils n’ont pas forcément envie d’intégrer l’assignement à la virilité masculine et tout ce que ça leur interdit : réprimer ses émotions, taire sa sensibilité, ne pas pouvoir demander d’aide, affronter la brutalité des relations avec les autres mâles, faire attention à ce qu’on porte, pas de bijou, faire toujours le premier pas, faire jouir les femmes …

Que pour beaucoup d’hommes, l’accès à une sexualité épanouie et foisonnante peut se révéler un mythe,  l’invitation à la grande fête du mâle ne viendra jamais pour certains , ce sera à l’inverse une véritable galère que de trouver une compagne ou des partenaires sexuelles. Que cela fait pour certains de la prostituée, le seul être féminin abordable. De sa propre expérience de la prostitution, Virginie Despentes en vient à porter un autre regard sur ces hommes eux mêmes stigmatisés mais souffrant de leurs propres fragilités et de solitude et qui curieusement traitent bien mieux les femmes qu’ils payent que certains hommes, leur propre femme.

Le problème ce n’est pas tant ce que sont ou font les hommes, mais le fait que l’on décide pour nous ce qu’il est bon ou non de faire

Ce qu’on veut m’empêcher d’être ou de faire me rend furieuse, pas ce que les hommes sont ou font.

Il ne s’agit pas d’opposer hommes et femmes, de les dresser les uns contre les autres mais de changer la façon dont on construit le monde, les relations hommes/femmes mais aussi la possibilité pour les hommes d’un autre choix que celui de la virilité triomphante.

Le féminisme est une aventure collective, pour les femmes, pour les hommes, et pour les autres. Une révolution, bien en marche. Une vision du monde, un choix. Il ne s’agit pas d’opposer les petits avantages des femmes aux petits acquis des hommes, mais bien de tout foutre en l’air.

Même son de cloche chez Camille Paglia, féministe dissidente, sorte de « Calamity Jane » du féminisme citée par Virginie Despentes et qui lors d’un débat intitulé “Que cela soit entendu : les hommes sont périmés” défend un féminisme qui n’oublie pas les hommes.

Une rancune mesquine et hargneuse contre les hommes a été l’une des caractéristiques les plus désagréables et injustes du féminisme de la deuxième et de la troisième vague.

“Les partisans de la théorie selon laquelle les « mâles seraient sur le déclin » avancent que l’avenir appartiendrait aux femmes communicatives, de consensus, à l’intelligence émotive. Les hommes, avec leur force musculaire, leurs prises de risque et leur penchant pour le chaos ne seraient plus d’actualité. Dowd se demandait s’ils allaient finalement s’éteindre, en prenant « les jeux vidéo, Game of Thrones en boucle et une pizza froide le matin avec eux. » Paglia rappela poliment mais fermement à ses contradicteurs que si les « femelles alpha » pouvaient en effet aujourd’hui rejoindre les hommes dans la gestion du monde, elles n’étaient guère sur le point de les remplacer. Et leurs brillantes carrières sont rendues possibles par des légions d’hommes travailleurs, preneurs de risque et innovants.”

En effet, les hommes sont absolument indispensables en ce moment, bien que cela soit invisible pour la plupart des féministes — qui semblent aveugles à l’infrastructure qui rend leur propre travail possible. Ce sont majoritairement des hommes qui font le sale (et dangereux) boulot. Ils construisent les routes, coulent le béton, posent les briques, pendent les fils électriques, excavent le gaz naturel et les égouts, coupent les arbres, et aplanissent au bulldozer les paysage pour les projets immobiliers. Ce sont les hommes qui soudent les poutres d’acier géantes qui maintiennent nos immeubles de bureaux, et ce sont les hommes qui font le travail ébouriffant d’encartage et d’étanchéité des fenêtres, posant ces plaques de verre sur des gratte-ciel hauts de 50 étages.

Un monde où la femme alpha prendrait place ne suppose pas la fin des hommes car les femmes ne manifestent aucunement l’envie de s’accaparer les tâches pénibles qu’accomplissent les hommes bâtisseurs

3 – parce qu’elle nous montre qu’être femme = c’est le problème de cette éducation de la soumission car c’est l’homme qui décide aussi de ce qu’est la féminité 

Nous sommes formatées pour éviter le contact avec nos propres sauvageries.

Alors que la définition de ce qu’est la virilité nous est interdit !

Ils aiment parler des femmes, les hommes. Ça leur évite de parler d’eux. Comment explique-t-on qu’en trente ans aucun homme n’a produit le moindre texte novateur concernant la masculinité ? Eux qui sont si bavards et  si compétents quand il s’agit de pérorer sur les femmes, pourquoi ce silence sur ce qui les concerne ?

A quand l’émancipation masculine ?

On est des sous-titré. Tout le temps parce qu’on ne sait pas ce qu’on a à dire. On ne le sait pas aussi bien que les mâles dominants qui sont habitués depuis des siècles à écrire des livres sur la question de notre féminité et de ce qu’elle implique.

De la même manière on doit gommer notre puissance pour ne pas leur faire peur avec notre indépendance et on doit cultiver notre “féminité”, ne pas se comporter comme eux et donc se contenter de vivre une vie en recherchant la protection masculine, une vie pleine de devoirs et de contraintes, pas spécialement fun :

“Plaire aux hommes est un art compliqué, qui demande qu’on gomme tout ce qui relève de la puissance. Pendant ce temps, les hommes, en tout cas ceux de mon âge et plus, n’ont pas de corps. Pas d’âge, pas de corpulence. N’importe quel connard rougi à l’alcool, chauve à gros bide et look pourri, pourra se permettre des réflexions sur le physique des filles, des réflexions désagréables s’il ne les trouve pas assez pimpantes, ou des remarques dégueulasses s’il est mécontent de ne pas pouvoir les sauter. Ce sont les avantages de son sexe.”

C’est à cette époque que je découvre, consternée, que n’importe quel connard doté d’un zgeg se sent le droit de parler au nom de tous les hommes, de la virilité, du peuple des guerriers, des seigneurs, des dominants, et – conséquemment – le droit de me donner des leçons de féminité. On s’en fout que le type mesure un mètre cinquante, soit plus large que haut, n’ait jamais fait preuve d’aucune masculinité, jamais, en rien. il en est. Et moi, je suis de l’autre sexe.”

“Regarde comme je suis bonne, malgré mon autonomie, ma culture, mon intelligence, je ne vise encore qu’à te plaire… “ qui est en fait une façon de s’excuser, de rassurer les hommes. Il s’agit d’adresser un message rassurant aux hommes: n’ayez pas peur de nous. les femmes non jamais été soumises autant aux diktats esthétiques pour féminiser leur corps, se mettent en position de séductrices, réintégrant leur rôle mais sachant qu’il ne s’agit plus que d’un simulacre par peur de la punition. Depuis toujours, sortir de la cage a été accompagné de sanctions brutales. Car l’idée que notre indépendance est néfaste est incrustée en nous jusqu’à l’os, la peur de rester seule, de devenir celle qui fait peur aux homme. Tout comme l’idée de la maternité est devenue l’expérience féminine incontournable : donner la vie c’est fantastique ! La propagante pro maternité n’a jamais été aussi tapageuse

 Après plusieurs années de bonne, loyale et sincère investigation, j’en ai quand même déduit que la féminité, c’est la putasserie. L’art de la servilité. On peut appeler ça séduction et en faire un machin glamour. Ca n’est un sport de haut niveau que dans très peu de cas. Massivement, c’est juste prendre l’habitude de se comporter en inférieure. Entrer dans une pièce, regarder s’il y a des hommes, vouloir leur plaire.

Mais boire : viril. Avoir des potes : viril. Faire le pitre : viril. Gagner plein de thunes : viril. Avoir une grosse voiture : viril. Se tenir n’importe comment : viril. Ricaner en fumant des joints : viril. Avoir l’esprit de compétition : viril. Etre agressif : viril. Vouloir baiser avec plein de monde : viril. Répondre avec brutalité à quelque chose quI vous menace : viril. Ne pas prendre le temps de s’arranger le matin : viril. Porter des fringues parce qu’elles sont pratiques : viril. Tout ce qui est marrant à faire est viril, tout ce qui permet de survivre est viril, tout ce qui fait gagner du terrain est viril. Ça n’a pas tellement changé, en 40 ans, la seule avancée notoire, c’est que maintenant on peut les entretenir parce que le travail alimentaire, c’est trop contraignant pour les homme, qui sont des artistes, des penseurs, des personnages complexes et terriblement fragiles.

 

 4 – Parce qu’elle n’était pas pour le féminisme avant découvrir et d’investir son propre féminisme

 

Parce que je pense qu’on ne née pas féministe mais qu’on le devient par nécessité, qu’il s’agit d’un lent processus de maturation, de réflexion, qu’il ne s’agit plus de simplement s’opposer aux hommes puisqu’effectivement nous sommes sensément désormais élevées pour être l’égale de l’homme mais de réussir à l’intégrer véritablement malgré les barrières invisibles que l’on continuent à édifier autour de nous, qu’il s’agisse des murs bien tangibles d’un foyer conjugal où tout repose sur nos épaules, d’un plafond de verre professionnel, d’un sous-sol salarial où l’on maintient les femmes, des endroits où notre présence n’est pas désirée, ou encore de ces endroits où il ne serait pas ‘”convenable” ou “risquée” que nous traînions … Ne pas être féministe par principe ou effet de mode mais parce qu’à un moment on expérimente la difficulté qu’il y a à être femme encore aujourd’hui et à se reconnaitre dans ce concept de féminité qu’on nous demande d’intégrer à longueur de journée avec ces doubles contraintes exponentielles. Vouloir expérimenter sa propre puissance, ne plus laisser le cours de sa vie et son corps annexés par les autres. Virginie Despentes ne théorise pas seulement une nouvelle forme de féminisme mais elle vit sa vie de manière féministe et elle le faisait avant même de découvrir que le féminisme la concernait, c’est ce qui la rend crédible et rend son analyse intéressante de mon point de vue.

“Pendant des années, j’ai été à des milliers de kilomètres du féminisme, non par manque de solidarité ou de conscience, mais parce que, pendant longtemps, être de mon sexe ne m’a effectivement pas empêchée de grand-chose.”

“Les femmes autour de moi gagnent effectivement moins d’argent que les hommes, occupent des postes subalternes, trouvent normal d’être sous-considérées quand elles entreprennent quelque chose. Il y a une fierté de domestique, à devoir avancer entravées, comme si c’était utile, agréable ou sexy. Une jouissance servile à l’idée de servir de marchepieds. on est embarrassées de nos puissances. Toujours fliquées, par les hommes qui continuent de se mêler de nos affaires et d’indiquer ce qui est bon ou mal pour nous, mais surtout par les autres femmes, via la famille, les journaux féminins, et le discours courant. Il faut minorer sa puissance, jamais valorisée chez une femme  “compétente” veut encore dire masculine.”

5- Parce qu’elle revendique sa puissance, sa force, sa virilité : s’envisager comme une guerrière et non une victime

Certaines femmes aiment la puissance, ne la craignent pas chez les autres. La puissance n’est pas une brutalité. Les deux notions sont bien distinctes.

Il y a une forme de force, qui n’est ni masculine, ni féminine, qui impressionne, affole, rassure. Une faculté de dire non, d’imposer ses vues, de ne pas se dérober.
Je m’en tape que le héros porte une jupe et des gros nibards ou qu’il bande comme un cerf et fume le cigare

Sa première prise de conscience, c’est qu’on a le droit de se remettre d’un viol sans se sentir coupable ni d’en avoir été la victime, ni d’y avoir survécu, ni de pas s’être défendu, ni de s’en être plus ou moins remise et de ne pas avoir renoncé pour autant à faire du stop.

Que le viol est inhérent à la condition féminine mais que c’est un risque à prendre, que les coups que la vie nous assène on doit apprendre à les encaisser et apprendre à se défendre que l’on ne peut accepter de rester à l’écart de la vie par peur des risques.

CAR qu’il vaut mieux affronter ces risques que de vivre toute sa vie à l’abri

Même la prostitution, elle en fera un moyen de gagner sa liberté en refusant de l’envisager comme un acte dégradant. Il lui permet au contraire de gagner l’argent qui lui permet de se libérer de ce qui est une véritable prison et l’empêche d’écrire et d’avoir du temps pour elle. Tout comme elle l’envisagera aussi comme un moyen d’explorer sa sexualité et de découvrir les hommes avec un autre regard.

C’est cette différence de pensée, dans la manière de s’appréhender en rejetant les interdits sociaux, de penser “hors de la boite”, en dehors des préjugés, de regarder froidement le monde tel qu’il est et d’avoir le courage de l’affronter et de se battre pour ce qu’elle estime “juste” et en “droit de faire” pour une femme, de prendre des coups et de se relever, qui la sort de la condition de victime femme dans laquelle elle refusera toujours d’être enfermée. Non seulement elle fait mais elle assume tout, en véritable guerrière.

Je détestais travailler. J’étais déprimée du temps que ça me prenait, du peu que je gagnais et de la facilité avec laquelle je le dépensais. Je regardais les femmes plus vieilles que moi, toute une vie à bosser comme ça, pour gagner des SMIC à peine améliorés et à cinquante balais se faire engueuler par le chef de rayon parce qu’on sort trop souvent pisser. Mois après mois, je comprenais dans le détail ce que ça voulait dire, une vie d’honnête travailleuse. Et je ne voyais pas d’échappatoire possible. Il fallait être contente d’avoir un job, déjà à l’époque. Je n’ai jamais été raisonnable, j’avais du mal à être contente.

La prostitution a été une étape cruciale, dans mon cas, de reconstruction après le viol. Une entreprise de dédommagement, billet après billet, de ce qui m’avait été pris par la brutalité.

 

Pour toutes ces raisons et parce que cette lecture a été un mini séisme, qu’elle m’a fait accepter ma part de féminisme et surtout qu’elle m’a confirmé qu’être une guerrière c’était quand même beaucoup plus passionnant à vivre que de s’épuiser à jouer à la femme parfaite-qui-finit-par avoir-trop-de-charge-mentale, qu’on en a réellement « soupé de toutes ces conneries », je ne peux que vous la conseiller : A LIRE ABSOLUMENT !! Clignement d'œil  ♥♥♥

Si ce n’est déjà fait, vous avez envie de lire ce livre ?

 

Virginie Despentes - King Kong Théorie

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KING KONG THEORIE – VIRGINIE DESPENTES – Editions Le Livre de Poche

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