La domination – Karine Tuil

Jusqu’à présent j’évitais soigneusement ou plus ou moins inconsciemment les romans abordant les relations père/fille. D’ailleurs quand je me suis saisie de ce roman attirée par le nom de l’auteure, j’ai eu un premier geste spontané pour le reposer sur son étagère après avoir jeté un œil à la quatrième de couverture.

Et puis, j’ai réfléchi à mon geste, à ce qu’il impliquait de fuite en avant… Et finalement, j’ai accepté le risque d’être dérangée, bousculée par une lecture sur ce sujet.

Finalement si certaines choses contenues dans ce roman m’ont éclairé brutalement sur certains problèmes personnels comme ce rapport complexe que j’entretiens avec la féminité, ce roman nous mène en réalité ailleurs.

En effet, ce récit qui oscille entre passé/présent, la vie du père/ celle de la jeune romancière, la narratrice/son double Adam, le jeu trouble et érotique qui lie l’auteure à son éditeur et, les questions qui se posent sur le “pourquoi” de la démarche de ce dernier, m’ont fait perdre de vue ma propre histoire et le risque d’identification pour plonger littéralement dans cette histoire vertigineuse que Karine Tuil mène avec virtuosité.

La domination - Karine Tuil

 

« Ma vie a été articulée entre deux ambitions contraires : ressembler ou ne pas ressembler à mon père. »

Au travers de cette histoire, qui n’est pas du tout autobiographique, la vraie question que pose Karine Tuil est celle de l’identité, de la quête identitaire, de la difficulté de déterminer qui l’on est, basculant entre identité subie, imposée et celle que l’on voudrait se choisir. Les personnages de ce roman sont tous doubles, le père et sa double vie, l’éditeur et ses zones sombres, jusqu’à la narratrice qui se choisit un double littéraire: un frère imaginaire, Adam, pour trouver le courage d’écrire son histoire.

Qui sommes-nous au delà des apparences ?

Pour Karine Tuil, les gens ne sont jamais là où on les attend et c’est ce qui est passionnant. D’ailleurs dans le récit, on avance pas à pas, progressant à chaque nouveau chapitre vers une vérité qui peu à peu se révèle sur chacun des personnages.

“Je vous parle de mon père, de quelqu’un que j’étais censée connaitre, auquel j’aurais dû m’habituer avec le temps. Et non, je ne le connaissais pas. Quand la mécanique bien huilée de son esprit s’enrayait, je ne le connaissais plus.”

La narratrice, jeune écrivain, se voit proposer par un vieil éditeur en fin de carrière, un contrat pour écrire un livre sur la vie de son père, un brillant médecin, ancien chef du service d’urologie d’un grand hôpital parisien, personnalité publique impliquée dans de nombreuses missions humanitaires et fortement engagée auprès de la cause palestinienne alors …qu’il était juif. Cet homme qui a épousé une aristocrate catholique, qui affichait son antisémitisme et se posait en champion de la morale, n’a eu cependant aucun état d’âme à faire vivre sa jeune maîtresse russe sous le même toit que sa famille officielle.

“Avec un père pareil vous comprenez que la morale est une affaire personnelle et que chacun est libre d’en donner la lecture qu’il souhaite.’”

Pour sa famille, c’est le choc ! D’abord c’est celui de la révélation de leur appartenance à la confession juive qu’ils découvrent avec stupeur et de façon totalement inattendue lors de l’enterrement de la grand-mère paternelle qui a demandé par voie de testament un enterrement juif. C’est ensuite, cette jeune juive russe qui partage leur toit alors qu’elle est la maîtresse de leur père et qu’elle lui donnera deux enfants.

Ce père qui brouille les cartes, qui se révèle un mystificateur, un manipulateur qui empile les mensonges, les fausses identités (qui sont, de surcroît, antagonistes), qui mène une double vie, qui a deux femmes, deux pays, deux identités, qui est juif et antisémite. Qui est-il ? Cherchait-il l’oubli, à dissimuler sa honte, ou tout simplement était-ce un désir d’assimilation ?

Pour la jeune auteure, écrire ce livre est impossible. L’éditeur, personnage pervers, la fait alors entrer dans une relation où le jeu de la domination sexuelle sert à la manipuler pour obtenir l’écriture de ce livre, sans que l’on comprenne encore, ce qui conditionne l’obsession de ce dernier. Le rapport de domination sexuelle qu’il exerce sur elle et les conversations qu’ils ont ensuite froidement sur ce livre en cours d’écriture servent en quelque sorte de catalyseur pour faire sortir sur le papier ce qu’elle ne sait que taire, ces mots dont elle pense qu’ils la détruiront.

“Me contraindre par la force de l’amour (réel, fantasmé, inventé), de l’érotisme, à écrire ce dernier livre”

“Laisse-toi aller. Ecris. Les mots convoqués jusque dans le lit.”

Ce roman est un roman sur l’identité et ici, en l’occurrence, la difficulté de l’identité juive (qu’est ce qu’être juif aujourd’hui ?) mais aussi la mémoire, le poids de l’histoire et surtout la question de cette comédie sociale qui poussent les êtres à se “bricoler” une identité qui finit toujours par se fissurer. Jusqu’où peut-on aller dans la négation de sa véritable identité ? Puisque cet homme qui n’avait à priori aucune raison de le faire, finira contre toute attente, par se suicider, vaincu par ses propres démons…

Un livre pas toujours facile à suivre du fait des identités doubles. J’ai notamment éprouvé des difficultés à “accepter” de passer du féminin de  la narratrice à une narration à la voix masculine, par son double imaginaire, Adam, ce frère qu’elle suppose que son père aurait désiré à sa place. Par moment je ne savais plus trop où j’en étais, qui racontait quoi et ça a un peu gêné la fluidité de ma lecture. Mais je pense que c’est un effet recherché par Karine Tuil, les personnages étant eux-même aux prises avec la confusion entre identité affichée et celle qui dort souterrainement et menace de surgir à tout moment.

A priori, ce sont des sujets chers à Karine Tuil et j’avoue que cette histoire du jeu des apparences et de la question de la détermination de son identité, y compris (ou surtout) dans la vie réelle, comble ma curiosité de la nature humaine. Cette question est essentielle pour nous autres êtres humains et une source inépuisable d’observation, donc un thème ô combien passionnant Clignement d'œil.

Je pense donc continuer avec cet autre titre de Karine Tuil,  “L’invention de nos vies”, qui me semble faire suite à celui-ci puisque écrit dans la même veine Sourire

 

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LA DOMINATION – Karine Tuil – Editions Grasset

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