La promesse de l’aube – Romain Gary

“Ma mère m’avait raconté trop de jolies histoires, avec trop de talent et dans ces heures balbutiantes de l’aube où chaque fibre d’un enfant se trempe à jamais de la marque reçue, nous nous étions fait trop de promesses et je me sentais tenu.”

Je commence rarement une présentation de livre avec une citation mais avec Romain Gary le citer est presque inéluctable tant sa manière de se saisir et de restituer sur la page ce qui l’entoure ou l’anime est clairvoyante et sait se rendre accessible à tous.

Au départ, il y avait l’amour irraisonné et inconditionnel d’une mère pour son fils, Roman Kacew, et pour un pays lointain (la France), une lutte quotidienne pour faire se fondre les deux, et, au bout il y aura Romain Gary.

Roman Kacew devenu le grand écrivain attendu, écrira ce livre pour la raconter. Probablement son livre le plus touchant, le plus authentiquement proche de ce que fut cette grande dame et Romain Gary lui même.

Romain Gary - La promesse de l'Aube Editions Folio

 

Il n’est pas bon d’être tellement aimé, si jeune, si tôt. Ça vous donne de mauvaises habitudes. On croit que c’est arrivé. On croit que ça existe ailleurs, que ça peut se retrouver. On compte là-dessus. On regarde, on espère, on attend. Avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais. On est obligé ensuite de manger froid jusqu’à la fin de ses jours.”

Ce livre c’est véritablement l’histoire romancée du “comment le petit Roman Kacew né en Lituanie d’un père fourreur et d’une mère comédienne devint Romain Gary (ou Emile Ajar), l’un de nos plus grands écrivains du 20e siècle”.

Oui parce que tout n’est pas rigoureusement exact dans ce roman. Romain Gary omettra volontairement certaines choses comme d’évoquer son père (que sa mère lui demanda de détester après qu’il eut quitté le domicile conjugal pour aller vivre avec une autre), tout comme il ne mentionnera pas ce frère aîné mort à 20 ans et qui très certainement explique en grande partie cette affection démesurée que sa mère reporta sur lui.

Cette mère dont il refusera longtemps de parler, même des années après sa mort et qui pour, enfin se libérer et, la raconter, cessera pour une fois de puiser dans son imagination fertile pour conter ce véritable destin hors norme.

Cette mère qu’il a souvent haï pour son amour étouffant, ses emportements spectaculaires en public qui lui faisait honte, mais qu’il a aussi aimé plus qu’aucune autre femme au point d’être devenu un orphelin à sa disparition.

Vous l’avez compris le point central de ce roman c’est la mère de Roman Gary. Cette femme juive, excentrique, théâtrale, excessive, à la présence écrasante qui maniait le sens du drame comme personne mais croyait aussi au merveilleux, et qui du fond du ghetto juif de Vilnius en Pologne, va imaginer la double carrière de diplomate et d’écrivain de son fils alors qu’ils n’ont ni les moyens, ni jamais mis les pieds en France. Pour cela, elle ne va économiser, ni son incroyable énergie, ni son argent (quitte à faire des dettes) pour que son fils bénéficie de l’éducation nécessaire à cette ascension. Dès 8 ans, elle lui lira Tolstoï, Dostoïevski et Flaubert. Elle a décidé: il sera celui qui a tous les talents et réparera toutes les offenses qu’elle a subit.

Elle va travailler d’arrache pied pour qu’il ne manque jamais de rien, lui offrira des cours particuliers dans tous les domaines, cherchera à découvrir en vain quel talent particulier de l’enfant serait susceptible d’être développé. Car cela vous consolera peut-être, mais le plus grand talent de Romain Gary fut d’abord celui de “décevoir” sa mère en ne montrant justement aucun talent particulier pour quoique ce soit de ce qu’elle envisageait pour lui. Seule la peinture l’inspirait mais les peintres étant maudits car pauvres et désargentés, il était hors de question qu’il en fasse une vocation pour laquelle d’ailleurs, à son grand désespoir, il n’avait aucun don particulier.

“Depuis, je comprends les graphomanes : j’ai appris à mes dépens qu’une vocation, une inspiration profonde et irrésistible, peuvent s’accompagner d’un manque total de don.”

Finalement seule la littérature semble faite pour Roman, alors soit ! Il sera donc un grand écrivain !

« Je sais que la vie vaut la peine d’être vécue, que le bonheur est accessible, qu’il suffit simplement de trouver sa vocation profonde et de se donner à ce qu’on aime avec un abandon total de soi »

A partir de là, toute cette vitalité, cette force insubmersible, cette volonté incorruptible et sa foi inébranlable vont être dirigées vers un seul but : faire de son fils un Grand Homme en France. Et elle va continuellement lui insuffler sa foi en lui. Pendant qu’elle se démènera à assurer leur subsistance et la bonne marche de leurs projet, Roman dès ses 11 ans travaillera sans faiblir à essayer d’écrire la grande œuvre qu’il lui doit. Rien, ni le manque d’argent, d’appuis, les différences de cultures, de langues, les problèmes de santé, la guerre ne viendront à bout de leur résolution commune de réussir ce qui semble pourtant un pari fou et irréaliste.

“Il y avait déjà une semaine qu’on m’avait administré l’extrême-onction et je reconnais que je n’aurais pas dû faire tant de difficultés. Mais j’étais mauvais joueur. Je refusais de me reconnaitre vaincu. Je ne m’appartenais pas. Il me fallait tenir ma promesse, revenir à la maison couvert de gloire après cent combats victorieux, écrire Guerre et Paix, devenir ambassadeur de France, bref, permettre au talent de ma mère de se manifester”.

Leurs deux talents se sont additionnés pour donner le résultat que l’on connait.

“Le talent de ma mère me poussait à vouloir lui offrir le chef-d’œuvre d’art et de vie auquel elle avait tant rêvé pour moi, auquel elle avait si passionnément cru et travaillé. Que ce juste accomplissement lui fût refusé me paraissait impossible, parce qu’il me semblait exclu que la vie pût manquer à ce point d’art. Sa naïveté et son imagination, cette croyance au merveilleux qui lui faisaient voir dans un enfant perdu dans une province de la Pologne orientale, un futur grand écrivain français et un ambassadeur de France, continuaient à vivre en moi avec toute la force des belles histoires bien racontées. Je prenais encore la vie pour un genre littéraire.”

C’est d’autant plus compliqué pour Roman qu’il est dans l’urgence de réussir, car non seulement sa mère est déjà âgée au moment de sa naissance puisque pendant des années, elle ne réussit pas à tomber enceinte. Il est donc un enfant tardif et inespéré, c’est le miracle qu’elle n’attendait plus mais elle a déjà plus de 35 ans et ne peut pas compter sur la protection d’un homme, elle s’épuise.  Il sait que toute sa volonté est tendue vers le but à atteindre et qu’il lui faut tenir suffisamment de temps pour que son fils réussisse. Elle compte les années encore nécessaires à cette fin. Une fois établis en France, à Nice où elle tiendra d’une main de fer l’hôtel-pension Mermonts, il la verra souvent défaillir et cela d’autant plus qu’elle souffre de diabète. Il sait que le temps lui est compté et qu’il doit faire vite pour remplir sa “mission” et accomplir sa grande œuvre, ce qui lui met une pression considérable.

Mais en même temps, il a hérité de sa mère un optimisme à toute épreuve, la croyance en une sorte de protection “divine” maternelle qui lui épargne les affres de l’anxiété, du doute et lui permet de prendre des risques. Il avance vers son destin aussi sûrement que si celui-ci était écrit d’avance sans s’interroger sur son talent ou les périls qui pourraient lui tendre un piège. Cette ambition à priori démesurée de sa mère pour lui, qui ne souffrait d’aucune remise en cause, lui a évité la médiocrité et lui a assuré une destinée exceptionnelle.

“Cependant, j’étais loin d’être désespéré. Je ne le suis même pas devenu aujourd’hui. Je me donne seulement des airs. Le plus grand effort de ma vie a toujours été de parvenir à désespérer complètement. Il n’y a rien à faire. Il y a toujours en moi quelque chose qui continue à sourire.”

La vie n’est pas drôle, entre les difficultés économiques, les exils, les rebondissements, le caractère excessif de sa mère. Pourtant elle le protège de tout, le manque est comblé par les mots et la vision d’un avenir radieux. Souvent elle répétait des mots à haute voix pour se pénétrer de leur vision merveilleuse. Elle rêvait d’une France qu’elle imaginait pleine de grandeur et de beauté, un pays fantasmé qu’elle a vendu comme tel à son fils qui devra se débrouiller avec ses réalités beaucoup moins fantastiques. Mais très rapidement, le jeune Roman développera son sens de l’observation, son sens de l’auto dérision et un humour tout en finesse qui lui permettra de prendre de la distance avec tout ce qui lui arrive.

« L’humour a toujours été pour moi, tout le long du chemin, un fraternel compagnonnage ; je lui dois mes seuls instants véritables de triomphe sur l’adversité. Personne n’est jamais parvenu à m’arracher cette arme, et je la retourne d’autant plus volontiers contre moi-même, qu’à travers le « je » et le « moi », c’est à notre condition profonde que j’en ai. L’humour est une déclaration de dignité, une affirmation de la supériorité de l’homme sur ce qui lui arrive. Certains de mes « amis », qui en sont totalement dépourvus, s’attristent de me voir, dans mes écrits, mes propos, tourner contre moi-même cette arme essentielle; ils parlent, ces renseignés, de masochisme, de haine de soi-même, ou même, lorsque je mêle à ces jeux libérateurs ceux qui me sont proches, d’exhibitionnisme ou de muflerie.
Je les plains. La réalité est que « je » n’existe pas, que le « moi » n’est jamais visé, mais seulement franchi, lorsque je tourne contre lui mon arme préférée; c’est à la situation humaine que je m’en prends… à une condition qui nous fut imposée de l’extérieur, à une loi qui nous fut dictée par des forces obscures comme une quelconque loi de Nuremberg. Dans les rapports humains, ce malentendu fut pour moi une source constante de solitude, car, rien ne vous isole plus que de tendre la main fraternelle de l’humour à ceux qui, à cet égard, sont plus manchots que les pingouins. »

Les attentes maternelles seront lourdes à porter, tout comme cette tendresse sera accablante et ne lui permettra pas de couper ce fameux cordon ombilical. Il se sentira souvent dévirilisé lorsqu’il sera confronté à l’impossibilité de remplir certaines “missions” qu’elle attendait de lui, mais cette relation complexe sera déterminante dans sa construction affective et professionnelle. Elle le remplira complètement mais le laissera aussi démuni et vide lorsqu’elle viendra à disparaitre, bien qu’elle ait pris le soin de lui laisser ses dernières consignes.

“Mon petit, marie-toi vite, car tu auras toujours besoin d’une femme à tes côtés. C’est peut-être là le mal que je t’ai fait”.

“Mais essaye surtout d’écrire vite un beau livre, car tu te consoleras de tout beaucoup plus facilement après”.

“Curieux comme l’enfant peut survivre dans l’adulte”

“Elle savait ce qui se passait dans ma tête. Elle savait que je rêvais d’évasion. Mais il n’y avait pas d’évasion pour moi. Je suis resté prisonnier du souvenir. D’une introuvable féminité…”

Un magnifique roman sur l’amour maternel mais qui permet aussi de découvrir un pan de l’histoire de notre pays sous un angle nouveau. Une destinée dans laquelle la plume singulière et tellement contemporaine de Romain Gary nous transporte, ponctuant le tout d’anecdotes savoureuses et malicieuses contées avec l’humour fin et l’autodérision légendaire de celui-ci.

C’est aussi l’histoire incroyable de la “construction” d’un écrivain et de sa vocation, d’un grand destin. A la manière des dauphins que l’on préparait à régner à la mort de leur père, le Roi, Roman Kacew fut préparé à devenir un Grand Homme.

Un petit bijou IN-CON-TOUR-NA-BLE !

Une dernière petite citation de Romain Gary pour la route et puis surtout, quelques photos pour que vous puissiez mettre des images sur ce que vous allez lire dans ce roman (Images tirées du Cahier Dirigé de L’Herne qui lui est consacré et dont je vous mets les références ci-dessous)

“Il y a longtemps que je ne suis plus dupe de mon inspiration et si je rêve toujours de transformer le monde en jardin heureux, je sais à présent que ce n’est pas tant par amour des hommes que par celui des jardins.”

 

Romain Gary enfant

Romain Gary enfant

Romain Gary - 21 ans

Romain Gary – 21 ans

Nice 1935 hôtel pension Mermonts R.Gary et sa mère

L’hôtel maternel – La pension Mermonts à Nice

Nice 1935 - Devant l'hôtel pension Mermonts

Romain Gary et sa mère fin années 1930

Romain Gary- 1939

Romain Gary – Nice 1939 ( la photo qui servira pour la couverture de l’édition Folio ci-dessous Clignement d'œil )

La promesse de l'aube -Romain Gary

ACHETER SUR AMAZON

 Romain Gary - l'Herne

ACHETER SUR AMAZON

LA PROMESSE DE L’AUBE – Romain Gary – Editions Folio

ROMAIN GARY – L’HERNE – Paul Audi et Jean-François Hangouët – Les cahiers de l’Herne

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *