Rencontre avec Luca Di Fulvio – La prise de risque comme exigence de vie

Je n’en reviens toujours pas de l’incroyable privilège que m’ont fait les éditions Slatkine&Cie en me permettant de rencontrer d’une manière aussi confortable et informelle un auteur de la trempe de Luca Di Fulvio. J’avais préparé fiévreusement et, un peu dans le stress (il faut bien le dire !), quelques questions qui se bousculaient dans ma tête et qui prenait sur le papier un tour un peu confus.

Je pensais avoir droit à 10 minutes et je me demandais encore comment j’allais pouvoir synthétiser un tel désordre…

A ma grande surprise, j’ai eu une heure et j’ai complètement oublié le temps, mon stress et …d’ouvrir mon carnet tant Luca sait se montrer disponible, bienveillant et d’une rare authenticité.

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L’interview c’est transformé en une longue conversation, une idée ou une réflexion en appelant une autre. Luca parle en italien, la proximité de cette langue avec l’espagnol qui m’est familier me fait rapidement oublier qu’on ne parle pas la même langue et Sofia, la traductrice, est là pour fluidifier les échanges ou rectifier l’erreur de traduction d’un mot d’une langue à l’autre, sans oublier Elisa, la jeune épouse de Luca, moitié française et italienne. Et puis, si Luca ne parle pas très bien le français (selon lui), il le comprend parfaitement. Bref ! L’interview devient un convivial moment d’échange, simple, sans chichis, à l’image des personnes réunis dans cette pièce !

Vous l’avez compris, je n’ai pas suivi un questionnaire. Et c’est tant mieux car c’est un cadre formel qui me convient assez mal, ce qui m’intéresse chez l’autre, qu’il soit auteur ou inconnu, c’est la rencontre qui se fait ou ne se fait pas et dans les deux cas d’ailleurs, c’est intéressant. Je vais donc essayer de vous restituer l’essentiel de cet échange.

D’abord Luca s’extasie sur notre pays qui sait toujours faire une telle place à la culture, sur ces galeries où il est possible aux peintres encore inconnus d’exposer, sur l’engouement des français pour les livres, la lecture et la littérature. Sur tous ces endroits où l’art s’expose, qui vivent et ne désemplissent pas. Je pense alors à Jim Harrison, qui expliquait qu’il était considéré comme un grand écrivain américain mais que ce sont les français qui lui ont permis de vivre de sa plume car ils étaient ceux qui achetaient ses livres. Luca me confirme que c’est l’Allemagne et la France qui lui permettent d’exister comme auteur. En Italie, il lui faudra certainement attendre que son livre “Le gang des rêves” soit adapté par la télévision pour espérer devenir un écrivain lu, car paradoxalement c’est ainsi que les choses se passent de l’autre côté de la frontière transalpine.

Et d’avouer qu’il n’arrive toujours pas à dire qu’il est écrivain. Qu’il a passé de longues années à simplement mentionner qu’il travaillait dans l’édition. Aujourd’hui il conçoit de dire qu’il écrit mais sans pouvoir encore s’attribuer le titre d’écrivain. Pourtant “Le gang des rêves” a déjà 10 ans!! Incroyable ! Publié à l’époque en Allemagne, il connait un succès immédiat ainsi que ses deux autres titres mais en France aucune maison d’édition n’en veut et plus incroyable encore, aucune maison d’édition ne prend même la peine de le lire ! C’est en découvrant le classement du journal “Der Spiegel” qu’Henri Bovet, éditeur des Editions Slatkine&Cie, s’interroge sur cet auteur si populaire en Allemagne et s’y intéresse. C’est le coup de foudre ! Commence alors la formidable aventure de cette maison d’édition et de cet auteur, une histoire d’auteur/éditeur mais aussi d’amitié et de famille. Pour Luca, plus question d’aller ailleurs, il a trouvé des éditeurs qui collent à ses valeurs.

Oui parce que les valeurs de Luca, parlons en !

Chacun des romans de Luca Di Fulvio parle de courage, de loyauté, de la possibilité et de la richesse de vivre ensemble, de l’immigration, de la misère, de la violence notamment faite aux femmes, de l’amour et de la puissance de celui-ci, de la possibilité de toujours grandir et de s’élever. Ce sont des romans d’apprentissage car il aimerait faire passer un message mais en même temps il n’est pas complètement certain de savoir le faire ou d’être légitime. Alors il se reprend et dit que non ! Que c’est à chacun de trouver dans ses livres les clés dont il a besoin. Pourtant quand on parlera de l’adaptation télévisuelle du “Gang des rêves” et que je m’étonnerais qu’il ait préféré la télévision au cinéma, il m’expliquera que le format cinématographique pour raconter une telle histoire en 2 heures ne lui convenait pas. On ne peut pas raconter “Le gang des rêves” en si peu de temps sans faire des coupures et ça n’avait pas de sens. Et puis, autre point surprenant, il souligne qu’il y a beaucoup moins de censure à la télévision. Il a ainsi pu s’exprimer plus librement. Ils ont pu faire une adaptation telle qu’il la concevait, non politiquement correcte, qui le réjouit et qui traduit bien le message contenu dans le “Gang des rêves”. Pour quelqu’un qui prétend ne pas vouloir faire passer de message, c’est plutôt raté Clignement d'œil

Luca me fait remarquer qu’il n’écrit pas des histoires où les hommes se comportent toujours bien. Que certains lui reprochent une certaine violence de ses personnages (et c’est encore plus flagrant dans “Le soleil des rebelles”, le moyen-âge offrant un cadre parfait pour l’exprimer). Mais l’homme n’est pas bon, il a une part d’ombre qui ne cesse de resurgir à la moindre occasion. Cette animalité, cette férocité, cette cruauté naturelle de l’homme envers les autres et notamment envers la femme ou ceux qui sont plus faibles, il lui faut la faire exister dans ses livres car elle est partout. Il suffit d’ouvrir le journal pour la constater. On ne peut pas voir que le bon chez l’humain car ce n’est pas la réalité. C’est vrai que les femmes dans ses histoires sont souvent des prostituées et c’est voulu. Et il souligne que ce sont des prostituées et non des putes. Cela ne les définit pas. Elles sont obligées de le faire, mais comme un travail et ce n’est qu’un travail. L’ironie est justement de montrer qu’elles ne sont pas ce à quoi on veut les réduire. Pour exemple, la mère de Christmas (Le gang des rêves) est une femme et une mère exceptionnelle. Il ajoute : “Il y a des prostituées dans mes histoires mais les putes, ce ne sont celles-là”. On a compris que le politiquement correct sera absent de l’adaptation télévisuelle! Rire

 

Luca Di Fulvio - Editions Slatkine & CieEditions Slatkine & Cie - Luca Di Fulvio

 

Car Luca c’est la prise de risques personnifiée !

Celle qui consiste déjà à prendre le risque d’être lui-même et c’est bien évidemment une des questions que je voulais AB-SO-LU-MENT lui poser. Celle du comment devient-on l’écrivain Luca Di Fulvio ? Comment gère-t-on les aléas du succès ? D’où vient ce génie de conteur d’histoire et cette vocation pour l’écriture ?

Luca a commencé sa carrière d’écrivain tardivement, il était acteur. Mais il ne cessait de réécrire les dialogues qu’il devait interpréter jusqu’au jour où un metteur en scène excédé lui a enjoint d’écrire son propre scénario et de lui foutre la paix sur le sien !

Il avait en tête les histoires que lui racontait enfant sa grand-mère qui était une conteuse extraordinaire et il se souvient de l’émerveillement qu’il ressentait à l’écouter. Il pense être devenu écrivain parce qu’il avait envie de raconter des histoires qui suscitent le même enchantement, la même fascination. Pourtant il a commencé par écrire des romans policiers. Mais il en chasse vite le souvenir d’un geste de la main éloquent : “Ces livres, ce n’était pas moi ».

Je lui demande alors pourquoi avoir commencé par écrire des romans noirs puisqu’il considère que ces livres ne lui ressemblent pas.

L’empailleur”, l’un de ses premiers thrillers qui a connu un grand succès, il y avait mis de lui-même mais c’est ensuite que ça c’est compliqué. On attendait de lui qu’il écrive toujours ce même genre de livre et ça ne le rendait pas heureux.

Je souligne alors qu’il aurait tout de même pu continuer, s’en contenter, puisque ça marchait et que finalement c’est ce que font beaucoup de gens, qu’il n’est pas forcément facile de prendre des risques quand justement tout roule.

Oui, seulement pour lui la prise de risque était préférable car il n’aimait pas ce qu’il écrivait.

Il s’est alors demandé qu’est-ce qu’il aimerait véritablement écrire. “Le gang des rêves” s’est alors imposé. Il s’est mis à sa table de travail et il l’a écrit. A l’entendre c’est tellement simple, évident ! Il s’est simplement écouté et il a écrit une histoire qu’il portait en lui et qui lui venait spontanément.

La difficulté est venue ensuite dans la mesure où lorsqu’il a présenté son manuscrit à son éditeur français, celui-ci n’en a pas voulu, tout comme tous ceux auxquels il l’a fait parvenir. C’était il y a maintenant 10 ans ! Seule une maison d’édition allemande sera intéressée à l’époque.

Je lui demande alors comment on vit, comment on gère, d’avoir eu du succès et puis de constater qu’ensuite il devient si difficile de se faire publier.

Sa chance, me dit-il, c’est peut-être d’avoir eu du succès tard et donc de l’avoir abordé différemment que lorsque ça arrive à 20 ans.  “A mon âge, on sait désormais que la vie ce sont des succès et des échecs alors on relativise et puis surtout, être heureux et faire ce que l’on aime est plus important que le succès”.

Après il me confesse que le bonheur, ça aussi c’est une question compliquée pour lui !  Qu’il y a des gens qui naissent pour être heureux par nature et d’autres comme lui, pour lesquels c’est moins évident. Que s’il devait mesurer, il se situerait sur une échelle du bonheur de 4/10 et que c’est un combat ou un questionnement permanent. Etre heureux et surtout, comment l’être, est quand même une question qui l’occupe beaucoup et qui justifie de prendre des risques.

J’apprendrais au cours de la discussion que cette question de la prise de risque est quand même une exigence centrale chez Luca.

Et on parlera d’amour bien évidemment. Dans ses romans il est toujours question d’un amour pur, idéalisé, celui qui vient à bout de tous les obstacles, le premier grand amour.

Il me semble que la plupart des auteurs contemporains parlent davantage de la complexité des rapports homme/femme, il y a souvent une part d’amertume et de désillusion, très peu parlent encore de l’amour d’une manière aussi romanesque.

Est-ce qu’il a vraiment su conserver cette vision de l’amour malgré les années, les échecs et les déconvenues ?

Il réfléchit un instant et acquiesce : les autres auteurs ont raison ! Dans la vie c’est compliqué le quotidien mais que oui, il a su garder ce cœur là (il vient d’ailleurs de se marier pour la première fois à 60 ans Sourire). Que l’amour c’est comme le reste, une prise de risques et qu’il faut savoir le prendre.

Je m’extasie !! C’est si rare d’entendre ce genre de choses de nos jours ! On voit tant de gens essayer de se préserver de tout y compris de la passion au motif qu’ils risquent de souffrir.

Et c’est là que ça devient (encore plus) passionnant !

Il m’explique qu’il pense que ce n’est pas une histoire d’expérience mais de comment on est fait. Qu’il adore les chiens (ils en ont quatre) mais qu’une personne qui a peur des chiens dit souvent que la raison de sa peur c’est d’avoir été mordue quand elle était plus jeune. Or lui, il a été mordu partout, depuis petit. Des cicatrices? Il en a sur tout le corps et certaines proviennent de grosses morsures, mais que ça ne l’a jamais empêché d’y retourner et d’aimer les chiens. Qu’on ne peut pas vivre sans “être mordu” c’est inévitable, ni sans prendre ce risque. Et là d’évoquer un film de François Truffaut qu’il adore et qu’il me conseille vivement de regarder. Sofia, la traductrice, enthousiaste, appuie également sur la nécessité de le regarder et comme son titre leur échappe, ils le cherchent sur Google. Il s’agit de “La Bonne année” avec Lino Ventura et Françoise Fabian. Luca me dit qu’il me faut le voir juste pour la réplique de Lino Ventura consulté sur sa manière de choisir un film.

Vous lisez les critiques, monsieur ?

Lino Ventura – Non.

Mais alors comment choisissez-vous un film ?

Lino Ventura répond alors en se tournant vers Françoise Fabian, la femme qu’il a invité à sa table pour la séduire

 Je choisis un film comme je choisis une femme, en prenant des risques.

Luca me répètera cette phrase deux fois, une petite étincelle au fond des yeux ! Cette phrase de Lino résume la façon dont on doit vivre !!

François Truffaut et le mot de la fin est là, puisque Luca est attendu fiévreusement par ses lectrices au rez-de-chaussée de la maison d’édition !

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Je lui confierais alors que j’ai moi aussi une phrase de ce réalisateur qu’une amie m’a confié et qui me sert désormais de mantra et qui devrait totalement lui plaire car on peut l’appliquer à ce qu’il écrit comme à ce qui se passe dans sa vie : “La vie a beaucoup plus d’imagination que nous”.

François Truffaut estimait qu’il ne fallait pas brider sa créativité dans l’écriture d’un scénario car la vie, la vraie, dépassait toujours ce qu’on pouvait imaginer, qu’elle est bien plus inventive que nous pour créer des situations incroyables…

Je trouve que ça s’applique bien à l’écriture prolifique et extrêmement créative de Luca Di Fulvio, non ?

Je réalise aussi combien l’exercice d’interview d’un auteur est complexe dans la mesure où on ne peut jamais estimer en avoir fait le tour et où la discussion amène après coup d’autres questions. Il manquera donc forcément des réponses à certaines interrogations que l’on se pose mais j’ai vécu un moment fort et vrai que mon imagination, elle-même, n’aurait pas su me suggérer.

Je remercie chaleureusement Luca, Henri et Louis des Editions Slatkine&Cie, Sofia et Elisa pour ce moment, leur incroyable gentillesse et disponibilité lors de cet entretien où tout m’a été tant facilité ♥♥♥

 

Luca Di Fulvio - livresalire blog littéraire

Luca Di Fulvio chez les éditions Slatkine&Cie

 

Le gang des rêves - Luca di Fulvio

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Luca Di Fulvio - Le soleil des rebelles

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Les enfants de Venise - Luca Di Fulvio

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4 thoughts on “Rencontre avec Luca Di Fulvio – La prise de risque comme exigence de vie

  1. Mais quelle rencontre incroyable!! Merci de nous faire partager ce moment. J’ai appris plein de choses sur cet écrivain et il me plaît encore plus. Merci Emma

  2. Et bien là je me surprends! Après la lecture de ton interview j’ai envie de lire cet auteur… plus je vais entendre parler d’un livre moins je vais avoir envie de le lire, un peu comme les films. Je sais ce n’est pas logique . Enfin bref, tout ce qu’on peut apprendre sur l’envers de décor me fascine, éveille ma curiosité et me donne envie de découvrir Luca di Folvio parce que maintenant je peux appréhender ma lecture autrement. Merci Emma

  3. Le rêve j’aime tellement cette auteur , ses livres sont à la fois violent passionnant et pur.. des histoires qui nous entrainent et on en redemande .. fermer le livre des gang des rêves à été dur .. merci pour ce partage 🙂 koalatagada

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