Sur les chemins noirs – Sylvain Tesson

Bien sûr, il me fallait relire ce livre pour une triple raison.

D’abord parce ce que tout en faisant le chemin de Stevenson, je n’avais pu m’empêcher de penser qu’il devait bien y avoir quelque part, dissimulés, ces fameux chemins noirs que Sylvain Tesson évoque dans ce livre (mais que j’aurais bien été incapable de retrouver).

Et puis, il y avait aussi la beauté de ces paysages traversés, de ce Mont Lozère sauvage comme une steppe ou de ces forêts de châtaigniers que l’on franchit quand on chemine dans le parc naturel des Cévennes et dont j’avais rêvé les descriptions écrites entre ces pages.

Et enfin, il y a avait aussi la curiosité de cette guérison du corps, mais aussi de l’âme, par les chemins dont j’avais pu constaté l’effet salvateur.

Sylvain Tesson - Sur les chemins noirs

“Corseté dans un lit, je m’étais dit à voix presque haute : “Si je m’en sors, je traverse la France à pied”. Je m’étais vu sur les chemins de pierre ! J’avais rêvé aux bivouacs, je m’étais imaginé fendre les herbes d’un pas de chemineau. Le rêve s’évanouissait toujours quand la porte s’ouvrait : c’était l’heure de la compote.
Un médecin m’avait dit : “L’été prochain, vous pourrez séjourner dans un centre de rééducation”. Je préférais demander aux chemins ce que les tapis roulants étaient censés me rendre : des forces.”

Après une chute d’un toit qui a failli lui coûter la vie et qui lui fera dire que même la mort n’a pas voulu de lui, Sylvain Tesson, abimé, défiguré, diminué, décide de s’en remettre à la marche pour se relever physiquement plutôt que d’en passer par la rééducation médicale. Il va alors entreprendre un périple dans cette France qu’il ne connait pas (lui qui a pourtant sillonné le monde) et qui va le mener du Mercantour à la Normandie par ces chemins que seules relèvent ces cartes au 25e qu’il affectionne tant. Il s’agit pour lui de s’en éloigner le moins possible et de redécouvrir cette France oubliée, déshéritée et paysanne que la mondialisation éteint.

Ce livre a été écrit comme le journal de bord d’un marcheur dans lequel il consigne les réflexions non seulement personnelles (notamment sur les bienfaits physiques que lui apportent cette marche) mais aussi des pensées et des questionnements plus intellectuels, voire quasi-philosophiques, sur l’évolution de nos sociétés développées et de l’espèce humaine. Mais nul ne peut savoir avec certitude ce qu’il adviendra demain et pour Sylvain Tesson, l’urgence c’est d’essayer de trouver des endroits où la solitude et la pensée libre sont encore possibles, loin de cette surveillance généralisée et consentie des sociétés urbaines.

Sylvain Tesson évoque tout au long de son récit la nécessité de trouver des interstices où se glisser : les chemins noirs, par ce qu’ils ont d’oublié des hommes, offrent cette possibilité d’un espace de liberté où l’on peut se tenir en équilibre, encore libre, où personne ne nous dit que penser ou faire.

Je suis même allée jusqu’à penser qu’aux delà des interstices physiques que peut offrir la nature, il est bon aussi de savoir en trouver à l’intérieur de soi, de ces endroits où se réfugier et où l’on peut laisser sa pensée s’épanouir, loin de la fureur des idées communes et du quotidien, loin des injonctions contradictoires et du temps qui nous échappe. La méditation offre cet interstice or marcher, est également une forme de méditation en ce qu’elle permet à la pensée de s’exercer librement, de se fluidifier et de prendre de l’élan.

“Aller par les chemins noirs, chercher des clairières derrière les ronces était le moyen d’échapper au dispositif. Un embrigadement pernicieux était à l’œuvre dans ma vie citadine : une surveillance moite, un enrégimentement accepté par paresse. Les nouvelles technologies envahissaient les champs de mon existence, bien que je m’en défendisse. Il ne fallait pas se leurrer, elles n’étaient pas de simples innovations destinées à simplifier la vie. Elles en étaient le substitut. Elles n’offraient pas un aimable éventail d’innovations, elles modifiaient notre présence sur cette Terre.  Il était “ingénu de penser qu’on pouvait les utiliser avec justesse”, écrivait le philosophe italien Giorgio Agamben dans un petit manifeste de dégoût. Elles remodelaient la psyché humaine. Elles s’en prenaient aux comportements. Déjà, elles régentaient la langue, injectaient leurs bêtabloquants dans la pensée. Ces machines avaient leur vie propre. Elles représentaient pour l’humanité une révolution aussi importante que la naissance de notre néocortex il y a quatre millions d’années. Amélioraient-elles l’espèce ? Nous rendaient-elles plus libres et plus aimables ? La vie avait-elle plus de grâce depuis qu’elle transitait par les écrans ? Cela n’était pas sûr. Il était même possible que nous soyons en train de perdre notre pouvoir sur nos existences. Agamben encore : nous devenions “le corps social le plus docile et le plus soumis qui soit jamais apparu dans l’histoire de l’humanité”. Partir sur les chemins noirs signifiait ouvrir une brèche dans le rempart.”

“En première ligne, la campagne subissait les affres des mutations. Les paysans manifestaient leur désarroi devant un marché qui prenait les dimensions du globe. On les comprenait : quand on a cultivé un terroir pendant deux mille ans, il n’était pas facile de participer à la foire mondiale.”

“L’homme manquait de tenue. L’évolution avait accouché d’un être mal élevé et le monde était dans un désordre pas croyable.

“S’il n’y avait qu’une leçon à tirer de cette impression de chaos général c’était qu’un village local est un moindre foutoir que le village global”.

Ce livre c’est celui  d’une reconstruction de soi et la redécouverte d’un pays dessiné par les paysans qu’on laisse disparaitre. La France est une riche alternance de paysages contrastés ou se succèdent des pays de géologies différentes qui influent sur la manière dont vivent les hommes et que nous permet de rencontrer l’auteur au travers de son périple. Sylvain Tesson nous invite aussi à réfléchir sur nos modes de vie et sur la place que prennent les nouvelles technologies dans nos existences.

J’avoue cependant que ce n’est pas toujours facile de le suivre dans cette succession de références scientifiques et intellectuelles qui ponctuent le récit et parfois j’ai décroché. On peut aussi lui reprocher de rester accroché au “vieux monde” celui d’avant la mondialisation et surtout sa position complètement réfractaire aux nouvelles technologies. J’ai tendance à penser que le changement est inévitable et qu’il apporte son lot de progrès bénéfiques comme de désastres mais résister ne sert à rien, mieux vaut l’accompagner que de rester sur des positions conservatrices, car il faut un peu de tout : du progrès comme la mémoire du passé pour que l’équilibre d’une civilisation perdure.

Sylvain Tesson a clairement choisi son camp celui de la sentinelle, celui du gardien de phare qui tente encore de nous éclairer dans ce brouillard que le bouillonnement de ce siècle génère. Il y dénonce notamment cette accélération insensé du temps et ce formatage de la pensée auquel il est encore possible d’échapper si l’on sait trouver ces fameux interstices où se mettre à l’abri…

Il n’est pas certains que beaucoup d’entre nous auront la sagesse de ne pas se laisser happer par ce mouvement infernal et peut-être lirons-nous les livres de Sylvain Tesson, dans un siècle ou plus, comme nous relisons aujourd’hui les philosophes grecs. Dans tous les cas, c’est un observateur de notre temps qui nous pousse à reconsidérer notre place, nos actions et à réfléchir, je dirais presque, en toute simplicité.

Certains peuvent y lire de l’amertume, ou du désenchantement, et j’y ai certes entraperçu une certaine nostalgie mais surtout la volonté de montrer qu’il est encore possible de trouver des endroits où se retirer pour se préserver de cette folie et puis, quel témoignage indéniable de l’effet curateur de la nature et de la marche pour l’homme. Car l’exploit est avant tout là ! Il faut avoir en tête dans quel état de fracassement physique et mental, ce périple a été entrepris, pour en mesurer véritablement l’effet reconstructeur…

Ce n’est pas, à mon sens, son livre le plus passionnant car on est loin des grandes aventures auxquels il nous avait habitué mais il reste intéressant par les questions qu’il soulève. On a toujours quelque chose à apprendre lorsqu’on suit les cheminements de Sylvain Tesson, qu’ils soient physiques ou en pensées.

Et puis, tout marcheur aura à cœur de cheminer avec celui-ci et de partager quelques heures en son intelligente compagnie Sourire

 

Sur les chemins noirs - Sylvain Tesson

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SUR LES CHEMINS NOIRS – Sylvain Tesson – Editions Gallimard

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